Étape 5 – Chypre

septembre 3, 2017

Chypre, cette petite île entre plusieurs continents, cultures, héritages. Un petit bijou au carrefour
des civilisations et des routes maritimes qui ne semble pourtant pas attirer l’attention de nos
médias, et c’est pourquoi nous sommes très heureux de pouvoir vous en dire quelques mots !

Quelques éléments de contexte

En 1931 a lieu le premier soulèvement des Chypriotes contre l’occupant britannique. Makarios III,
alors archevêque de l’Eglise orthodoxe, conduit le mouvement de contestation qui réclame l’Enosis,
c’est-à- dire le rattachement de Chypre à la Grèce. Cependant, dès 1955, si les combats persistent
entre Chypriotes et Britanniques, les tensions intercommunautaires s’intensifient entre chypriotes
grecs et chypriotes turcs, alimentées par la politique de différenciation ethnique entreprises par le
Royaume-Uni : « diviser pour mieux régner ». En effet, Chypre est constitué de deux communautés
ethniques, l’une d’influence grecque, l’autre d’héritage turc-ottoman. En 1960, alors que
l’indépendance de l’île est proclamée, la nouvelle constitution instaure une répartition du pouvoir
entre Chypriotes Turcs et Chypriotes grecs. Seulement deux ans plus tard, l’ONU est contrainte
d’intervenir alors que la guerre civile ne fait que commencer. En 1974, Makarios III, alors Président
de la République, est renversé par le putsch des colonels Grecs. En réponse à cela, la Turquie,
s’imposant comme défenseur de la minorité Turque, débarque au nord de l’île pour occuper près de
37% du territoire. En 1983, la communauté Turque proclame unilatéralement l’indépendance de la
République Turque de Chypre Nord (dit RTCN) qui, encore aujourd’hui, n’est reconnue que par la
Turquie. Voilà donc 43 ans que la petite île méditerranéenne est déchirée face au double héritage
culturel et ethnique de sa population. Malgré l’adhésion de la République de Chypre à l’Union
Européenne et les nombreuses tentatives de résolution de conflit, la présence militaire turque
perdure en RTCN. La Turquie a déjà engagé, depuis bien des années, un processus de
colonisation qui fait désormais de la population chypriote-turque, une minorité sur son propre
territoire.

Le paysage interconvictionnel

Géographiquement, Chypre est situé dans la mer méditerranée, au sud-est de la Grèce, au sud-
ouest de la Turquie et à l’est du Moyen orient, notamment du Liban et d’Israël. Chypre est ainsi au
carrefour d’un héritage culturel et religieux immensément riche. Toutefois, le conflit qui déchire la
capitale de Nicosie en deux est davantage ethnique que religieux. La religion n’a en effet été qu’un
instrument utilisé par les britanniques pour diviser davantage les deux communautés et mater
l’insurrection chypriote. Néanmoins, si les chypriote-grecs sont davantage pratiquants et attachés à
la tradition grecque-orthodoxe, les chypriotes du nord, bien qu’ethniquement turcs ne sont que très
peu pratiquants de l’islam alors que les colons turcs le sont bien davantage. Quant à la jeunesse,
de part et d’autre de la frontière, elle semble avoir un intérêt décroissant pour la religion. Au niveau
institutionnel, les leaders religieux sont particulièrement impliqués dans le dialogue interreligieux à
l’image du père Gregorio, évêque de l’Eglise Grecque Orthodoxe de Chypre. Ce qu’il remet en
cause « n’est certainement pas l’Islam avec qui nous avons vécu pendant des centaines d’années,
mais bien l’invasion truque illégale ».

Aujourd’hui, dans l’art de la provocation utilisée au nord comme au sud, la RTCN a notamment
dirigé les mégaphones de la Mosquée Selimiye (ancienne Cathédrale Sainte Sophie, au temps des
croisade) vers la partie sud de Nicosie. Chaque soir, un versant de la montagne est illuminé par
d’énormes néons blancs formant le drapeau de la RTCN (le drapeau turc en couleurs inversées
avec une bande rouge en haut et en bas).

Le regard de la jeunesse sur une éducation clivante

La jeunesse est née dans un contexte qu’elle ne tend pas forcément à remettre en cause.
Néanmoins, parmi les jeunes que nous avons rencontrés lors de nos interviews, beaucoup nous ont
confié avoir changé tardivement de vision sur leur pays. Georges, à l’initiative de Cyprus Coastline
Hikers, dit qu’avant de vouloir s’engager pour l’unité de Chypre, il était davantage en faveur d’une
union de Chypre avec la Grèce. De manière générale, les jeunes pensent avoir peu d’intérêt pour la
question chypriote jusqu’à ce qu’ils soient introduits à de nouveaux récits historiques. La question
de l’éducation à cette pluralité de récits est donc centrale. Maria et Yiota, deux membres de
l’organisation YEU Cyprus, et professeurs des écoles, nous ont confié leur intention de ne pas
perpétuer un enseignement clivant qui omettrait de transmettre l’histoire et les souffrances des
chypriotes du Nord. Cependant, cette jeunesse engagée est encore bien minoritaire et cela
sûrement pour une raison simple : une fois la frontière dépassée, on entre en terre inconnue. La
langue n’est plus la même, le réseau change et la monnaie aussi. Au final, même si la RTCN n’est
pas reconnue sur le plan international, il reste que, dans les faits, tout la sépare de la partie sud de
l’île. Pourtant, ce contexte n’effraie absolument pas nos amis chypriotes qui croient profondément
dans le rôle de l’éducation pour endiguer le problème. Pour eux, une réforme totale du système
éducatif par la prise en compte du conflit permettrait à chaque enfant d’avoir une éducation bilingue
ainsi qu’un enseignement de l’histoire conciliant les mémoires de chacun.

Nous avons à cœur de suivre de près l’évolution de ce pays et les solutions qu’il saura mettre en
place. Désormais, cap sur Israël et la Palestine, également déchirés, mais ce pour des raisons si
complexes qu’il serait indécent d’en faire une comparaison. Une fois de plus, nous serons
confrontés aux murs et checkpoints de la division et mais aussi à l’espoir de ceux qui se battent
pour l’unité.

Béné