Étape 10 – Sri Lanka

janvier 19, 2018

Le Sri Lanka est sûrement l’une de nos plus belles surprises de ce voyage, tant du point de vue
humain qu’interconvictionnel. Un séjour rempli de couleurs et d’espoir pour un pays sorti d’une
guerre de près de 25 ans il y a à peine 9 ans.

Quelques éléments de contexte

Du 16 ème au 20 ème siècle, Ceylan (alors ancien nom du Sri Lanka) est une colonie européenne,
successivement portugaise, hollandaise, et britannique. Ce n’est qu’en 1948, que le pays obtient
son indépendance du Royaume Uni. Pourtant, la nouvelle démocratie insulaire ne saura empêcher
la majorité ethnique cinghalaise de s’accaparer le pouvoir. Cette domination est en fait le résultat
d’une politique coloniale visant à « diviser pour mieux régner », où la minorité Tamoul avait
notamment été privilégiée par les britanniques pour en faire une élite. Ainsi commence un régime
de plus en plus discriminatoire envers la minorité Tamoul qui ne saura être inversée par aucune des
trois constitutions successives promulguées entre 1948 et 1978. La situation ne fera que s’empirer
à mesure que le concept de « race cinghalaise » sera prôné par certains intellectuels de la même
ethnie. Dès 1948, un million de Tamouls sont déchus de leur nationalité, sous prétexte qu’ils sont
de filiation indienne. En effet, une majorité de Tamouls est originaire du sud de l’Inde et a été
déplacée au Nord du Sri Lanka lors de la colonisation britannique pour intensifier la culture de thé
dans la région. En 1956, le cinghalais devient la seule langue officielle, évinçant ainsi la langue
minoritaire Tamoul. Dans le même temps, le bouddhisme se voit octroyer un statut privilégié et ainsi
se succèdent de nombreuses lois liberticides et discriminatoires à l’égard des Tamouls. Dès les
années 70’ se constitue le LTTE (parti indépendantiste Tamoul), dit « les Tigres », en réponse aux
violences quotidiennes contre la communauté. L’année 1983 signe le début de la guerre: une
attaque perpétrée par le LTTE sur un bus militaire du gouvernement tuant 13 personnes, puis des
représailles dans les quartiers tamouls de Colombo causant la mort de 600 personnes. La haine et
la mort s’emparent du pays pendant près de 26 ans et provoquent la perte de plus de 100 000
personnes. Aujourd’hui de nombreux Tamouls se battent encore pour faire reconnaître le caractère
génocidaire du conflit et leur position de victimes, tant face aux exactions commises par le
gouvernement à leur encontre, que par le LTTE qui s’était livré à une réelle chasse à l’homme
fratricide face à ceux refusant de cautionner leurs actions. Néanmoins, et bien que le gouvernement
se soit engagé, depuis septembre 2015, au sein du Conseil des droits de l’homme des Nations
Unies, à enquêter sur les atteintes aux droits de l’homme commises pendant la guerre, il n’y pour
l’heure aucun résultats concrets.

Un tissu associatif fort de ses innombrables initiatives

Si l’Histoire pèse lourd sur les épaules de l’Ile Resplendissante, on ne peut qu’être bluffé par
l’émulsion des organisations de vivre ensemble. La facilité que nous avons eu à contacter des ONG
ou organismes caritatifs reflète l’activité constante de la société civile. Certaines organisations
pionnières n’ont de cesse de réinventer la société Sri lankaise par le biais de leurs nombreuses
activités et évènements. Caritas Sri Lanka s’emploie, depuis la guerre civile, à créer des espaces
de dialogue et d’échange entre les deux principales communautés : cours de langue Tamoul et
Cinghalaise, séjour d’échange en immersion en famille pour comprendre les réalités de chacun,
l’organisation redouble de créativité et son impact n’en est que plus important ! l’URI Sri Lanka,
avec qui nous avons passé deux jours à Jaffna, lors de leur Assemblée Générale annuelle, nous a
permis de vivre certains de nos plus beaux moments de convivialité et de partage avec des locaux.
Venant des quatre coins du Sri Lanka mais aussi d’Inde, des jeunes et des moins jeunes venaient
témoigner des activités qu’ils avaient menées tout au long de l’année et de leurs expériences. Ce
brassage culturel et religieux sublimait les différences de chacun tout en nous rappelant leur unité
dans l’engagement pour la paix. Grâce à eux, nous avons participé à la virée vers l’Île Sacrée où se
hissent tant de temples hindous et bouddhistes que d’églises et de mosquées. Guidé par Noor,
notre jeune amie musulmane, Eloi a découvert la culture Hindou et ses coutumes. Pendant ce
temps, Bettina faisait connaissance avec Muthukumar Chennai, un cinéaste originaire d’Inde, usant
du 7 ème art pour sensibiliser à l’environnement et au vivre ensemble. Le lendemain nous retrouvions
l’assemblée pour mener une petite dizaine d’interviews : des jeunes, des moins jeunes, des
étudiants, des femmes, des hommes, des responsables religieux, des croyants, des non croyants,
et surtout beaucoup de détermination.

L’interreligieux : le levier pour la réconciliation choisie par le gouvernement

Dans le contexte Sri-Lankais, le conflit était davantage ethnique que religieux, ainsi les initiatives de
réconciliation sont davantage culturelles que religieuses. Cet élément de compréhension est
d’autant plus frappant au regard des histoires dont nous témoignent les Sri-lankais, à l’image de
Ramani et Prince Devanandan. Cependant, la religion est un facteur culturant de
chaque ethnie : les Tamouls se composent à 75% d’Hindous tandis que le reste est de confession
chrétienne, musulmane ou autre. Chez les cinghalais, on retrouve une prédominance bouddhiste à
plus de 90% avec également des minorités chrétiennes et musulmanes. Etonnamment, de cette
tendance ethnique biculturelle se sont également détachés deux autres groupes ethniques
minoritaires : les Tamouls indiens (4%), très pauvres et installés tout au nord de l’île et les
Musulmans ou Moors (8%). A ce stade-là, l’on commence à peine à cerner toute la complexité de la
société Sri Lankaise… De manière générale – et pour ensuite en finir définitivement avec les
chiffres – nous avons donc 70% de bouddhistes, 15% d’Hindous, 8% de Musulmans et 7% de
Catholiques. Le gouvernement a ainsi mis en place des départements religieux permettant aux
communautés de s’organiser tout en dialoguant avec l’Etat et maintenir un lien permanent.
Néanmoins, il reste que les tensions extrêmes qui ont secoué la société Sri Lankaise n’ont pas
disparu. Dans cette perspective, le gouvernement souhaite notamment endiguer le flux de haine qui
se propage encore et toujours notamment vis-à- vis de la communauté musulmane. (Nota bene : la
question de la minorité musulmane au Sri Lanka ne peut être abordée sans égard à la géopolitique
plus globale de la région et donc avec les politiques menées notamment en Inde et plus récemment
au Myanmar (Birmanie)…).

Les défis de l’éducation : comment faire après seulement 8 ans de paix ?

L’Education est sûrement l’un des sujets les plus préoccupants. De nombreux enfants ont connu la
guerre et ont grandi avec elle. Alors, comment éduquer à la paix sans piétiner la mémoire et la
douleur de milliers de familles ? Aujourd’hui, il est encore trop tôt pour espérer un programme
d’Histoire conciliant les mémoires de chacun alors que les crimes commis sont encore en cours de
jugement (…ou pas d’ailleurs). L’enseignement de l’Histoire doit néanmoins être une priorité pour
les enseignants chercheurs et les personnes en charge d’éditer les manuels. Comme dans tous
pays en situation de post-conflit, cette matière fondamentale est un reflet très claire de la situation
du pays. Entre 2001 et 2007, les contenus des programmes du secondaire ont été revus, avec
l’intention de renforcer une éducation à la Paix (principes démocratiques, droits de l’Homme, égalité
des genres et préservation de l’environnement). Si la société civile s’arme de patience en attendant
des programmes éducatifs nationaux aboutis, elle n’hésite pas à développer des outils
pédagogiques innovants. Equitas est ainsi le fruit d’une coopération entre la diaspora Sri-Lankaise et le gouvernement Canadien. Aujourd’hui, l’organisation propose et publie de nombreux manuels à destination des écoles pour mettre en
place des ateliers de résolution de conflits et de lutte contre les préjugés. Equitas se penche ainsi
sur les différents narratifs propres à la guerre civile ainsi qu’à la manière de l’enseigner au plus
jeunes pour transformer les mémoires transmises dans chaque famille en mémoire collective et
nationale.

Les milléniums : la génération de l’espoir

Désormais c’est sur la jeunesse qu’il faut compter ! Les adultes d’aujourd’hui né dès les années 80
ont grandi presque toute leur vie dans un contexte violent, fratricide, guerrier. Ils sont l’espoir, le
symbole de la résilience et la raison de notre admiration sans faille pour les gens de ce pays. De
tous les pays étudiés jusqu’ici, la jeunesse Sri lankaise est l’une des plus impliquée et engagée
pour la réconciliation de la société. Elle est de toutes les initiatives et de tous les combats en
déployant une énergie folle. De la Mosquée al Akbar, en passant par Global Unites ou encore
United Religions Initiatives, la relève du pays en a encore sous le pied : Il y a tout juste 10 ans,
alors que le conflit semblait s’essouffler, un jeune Sri lankais, Prashan de Visser lance Sri Lanka
Unites, une ONG de résolution de conflit spécialisée dans une vision à donner pour le futur du pays
et sa jeunesse. Face au succès de l’organisation, le concept s’est ainsi développé dans de
nombreux autres pays pour former aujourd’hui Global Unites. Shifan,
Khalib, Jordan, Noor, Fareenah, Sutchit sont autant de personnes rayonnantes et engagées pour le
futur de leur pays et région. Quelques semaines après notre rencontre, Shifan, Sutchit et Khalib
nous ont d’ailleurs annoncé la création d’InterFaith Colombo, inspiré du modèle que nous leur
avons présenté lors de nos nombreux échanges avec eux. Excitation, fierté et joie sont surement
les trois sentiments que nous avons chacun ressenti à l’annonce de cela ! Si ces jeunes s’engagent
pour le dialogue, d’autres choisissent différents canaux, à l’image de Marjorie et Chamika, un jeune
couple Franco-Sri- Lankais, fraîchement marié, lancé depuis 5 ans dans l’aventure du tourisme
éthique et durable. Si vous pensez faire un tour au Sri Lanka, c’est donc par ici qu’il faut aller :
https://atypique-lanka.com/ . En plus d’être des acteurs engagés, Marjorie et Chamika nous ont
aussi hébergé pendant presque toute la durée de notre séjour avec une simplicité et une gentillesse
déconcertantes.

Grâce à eux et tous ceux qui nous ont ouvert leur porte pour nous parler de cette île
resplendissante, de leur histoire et de leur espoir, notre étude Sri Lankaise s’est avérée être l’une
des plus riche et émouvante.

 

Béné