Père Pedro

novembre 20, 2017

« Le Père Pedro… Alors que nous pensions seulement assister à sa messe si singulière entourée de 7000 fidèles malgaches dont les 2/3 sont des enfants, nous avons eu le privilège de rencontrer cet homme de conviction autour d’un déjeuner.
Sept années seulement le sépare du Père Bergoglio, plus connu sous le nom de Pape François, lui aussi formé à l’école lazariste de Buenos Aires en Argentine. Appelé pour la première fois à Madagascar à 20 ans, le jeune Pedro Opeka promet de revenir une fois ordonné prêtre. Deux ans plus tard, le Père Pedro est de retour. Touché par Madagascar, sa culture et son peuple abandonné de l’élite, insurgé par l’extrême pauvreté qui les gangrène, il se donne pour mission d’apporter aux plus démunis les moyens de reprendre leur vie et dignité en main, sans jamais les assister ou infantiliser. Révolté par les conditions de vie de certains malgaches dans la décharge d’Andralanitra, à dix kilomètres du centre d’Antananarivo, il créé en 1989, l’association Akamasoa, « les bons amis » en malgache. Ainsi commence son combat effréné pour sensibiliser la communauté internationale à la cause malgache et à l’extrême pauvreté en général. Année après année, il rassemble des fonds pour faire de la décharge un village d’accueil, d’éducation et de formations professionnelles pour les nécessiteux. Plus d’un quart de siècle après, ce sont 18 villages qui s’élèvent sur les hauts plateaux de Madagascar et plus de 500 000 malgaches qui ont été et continuent d’être épaulés par l’association. Pourtant, si ses réalisations sont hors normes, il n’attribue ses actions qu’à une seule personne : Jésus. Pour lui, il n’est qu’un instrument de Dieu et la force, la détermination et le charisme qui l’animent sont dus à sa foi profonde.
Sa devise? Pardonner, oublier, continuer. Sans langue de bois, le Père Pedro, à 69 ans, nous livre les difficultés et les horreurs dont il témoigne encore aujourd’hui, même dans les villages qu’il a initiés. « J’essaie de donner à chacun des outils, une éducation… ce qu’ils en font après est en dehors de ma portée ». Après la messe, alors qu’il nous conduit au lieu où nous devons déjeuner, il s’arrête brutalement, bondit de la voiture et agrippe un jeune homme par le col. Une partie des habitants se regroupe autour de lui et du jeune homme saoul. L’échange dure cinq minutes, durant lesquels le jeune ne bronchera pas une seule fois face au prêtre. En remontant dans la voiture, il nous explique que ce jeune homme est né dans ce village, né avec tous les moyens possibles pour s’en sortir et qu’il a, malgré tout, sombré dans la drogue. Lorsque le jeune homme lui dit « Je fais partie de ce village, c’est ma maison » ; le Père Pedro lui répond : « Oui tu habites à Akamasoa, mais tu n’en a plus l’esprit ». Cette attitude, il l’explique aussi par la présence de personnes extérieures au village qui tentent d’attirer les jeunes d’Akamasoa dans la drogue et l’alcool, deux fléaux contre lesquels il lutte ardemment.
Tant que les enfants des villages l’estiment et l’entourent comme ils le font aujourd’hui, il sait que la dureté dont il fait parfois preuve est légitime. Le jour où les enfants le craindront, il songera sûrement à passer la main, nous confie-t-il en riant.
C’est dans un modeste salon, entouré des livraisons de son livre Insurgez-Vous ! qu’il a publié il y a peu, que notre entrevue intimiste débute. Elle est ponctuée de rencontres avec quelques-uns des « Anges » du Père Pedro, des jeunes filles pour la grande majorité, aux histoire toutes plus émouvantes et terrifiantes les unes que les autres. « Oui ces enfants sont joyeuses aujourd’hui, mais je me dois de raconter ce par quoi elles sont passées », nous dit-il tout en couvrant du regard ses petites protégées. Les récits des histoires et succès de certaines d’entre elles marquent un temps d’émotion qui submerge toute la salle. Car il est là son plus grand bonheur, voir ses enfants s’extirper de la vie à laquelle tout les prédestinait. Ses grands yeux bleus en disent long sur l’admiration qu’il porte pour ces enfants. Malgré la violence qui persiste, le père peut ainsi compter sur une armée grandissante d’hommes et de femmes de bonne volonté. « Ici on ne christianise pas, on tente simplement d’humaniser. Je me fiche pas mal qu’ils se convertisse au Catholicisme s’ils ne vivent pas d’abord une conversion du cœur ». Dans son livre, il parle notamment de l’importance de la coopération interconvictionnelle et de l’égale valeur d’une action contre le mal au nom de la personne humaine avec celle d’un croyant au nom de Jésus, d’Allah etc. « Donnons-nous la mains, croyants et athées […] »
Parmi les 500 personnes qui l’entourent et travaillent avec lui quotidiennement, 80% sont des femmes. Sans elles rien de tout ça n’existerait et le Père développe un plaidoyer engagée pour les femmes et leur sens des responsabilités dans une société parfois en maque de cadre. Lors de la messe, il a notamment tenu à faire applaudir, devant les 7000 personnes présentes, deux jeunes infirmières élevées à Akamasoa qui, à leur tour, ont décidé de venir en aide aux plus démunis dans des villages reculés. « Là-bas, elles ne sont rien, ni en tant que femmes, ni même en tant qu’humaines » et pour le Père Pedro, le courage dont elles font preuve font d’elles des héroïnes. Cette messe à laquelle nous avons eu la chance d’assister témoigne d’un mouvement d’espoir. La ferveur, les couleurs, la joie, la symphonie de voix résonnant dans tout le stade, le Père Pedro en tient la plus grande légitimité. Sa figure fait autorité dans un lieu où la loi du plus fort règne en maître. On ne peut donc s’empêcher de craindre pour le futur des villages lorsque le Père Pedro quittera ce monde. Comment remplacer sa légitimité dans cet endroit qu’il a construit avec son cœur et sa foi ? A cette question, le Père pedro est confiant, sa suite est assurée.
De cette rencontre, nous repartons le cœur serré et les yeux rougis par l’émotion et l’intensité des échanges. Nous retenons l’homme, le grand-père pour certains, le prêtre pour d’autres, mais aussi tous ces gens, femmes, hommes et enfants avides de préserver leur dignité mais aussi de faire une différence dans un monde de plus en plus indifférent.
« Le changement est aux mains de ceux armés de patience et de bonne volonté » »