ArticlesSaison 5

Black Lives Matter : un laboratoire des bonnes idées ?

Illustration du projet InterFaith Tour

Le meurtre de George Floyd, assassiné par des policiers américains, a ravivé le mouvement #BlackLivesMatter en lui donnant une stature internationale. Créé en 2013, Black Lives Matter s’est étendu à un public plus large, devenant un véritable phénomène de société. Cet assassinat a été le catalyseur d’une réaction en chaîne d’actions collectives plurielles et innovantes aux États-Unis contre les violences policières et le racisme. Nous sommes donc parties à la rencontre des actrices et des acteurs de terrain qui ont mis en place ces actions à Los Angeles. Notre idée est d’analyser les différents types d’actions, ce qu’on appelle en sociologie les répertoires d’actions collectives mis en œuvre, afin de mieux comprendre en quoi Black Lives Matter peut nous aider à renouveler notre regard sur les actions interreligieuses et interconvictionnelles traditionnelles.  

La genèse d’un mouvement qui en dit long… 

La première chose à savoir sur le mouvement #BlackLivesMatter (BLM), c’est qu’il a été créé par trois femmes : Alicia Garza, Patrisse Cullors et Opal Tometi. Alicia Garza est alors animatrice sociale pour des employé·es de maison à Oakland. Elle connaît la réalité du terrain et les ravages du racisme dans une Amérique post-ségrégation. Rappelons que la fin de la ségrégation raciale aux États-Unis date seulement des années 60 et 70 et qu’il faut plus de 60 ans pour changer les mentalités et les habitudes. Oakland, où a grandi Alicia Garza, c’est la ville d’origine des Black Panthers. Ce courant radical, né en 1966, veut lutter contre les violences policières par des patrouilles armées dans les rues d’Oakland. La généalogie entre ces deux mouvements ne peut être écartée. En encourageant les habitant·es à filmer les arrestations policières, le mouvement BLM se rapproche d’une des intuitions principales des Black Panthers : la lutte contre l’impunité de la police passe par la multiplication des témoins oculaires. 

Oakland, c’est aussi la ville où vit la principale communauté noire de Californie et celle qui est la plus engagée. Avec Occupy Oakland, en 2011, les militant·es sur les questions de justice sociale ont convergé avec les militant·es antiracistes. Ce rassemblement permet alors de décloisonner les différents courants contestataires. À l’occasion de la mort en 2013 de Trayvon Martin, un adolescent noir tué par un surveillant de voisinage, Alicia Garza écrit un premier article qui va être partagé avec le hastag #BlackLivesMatter. Puis, après la mort à Ferguson de Michael Brown qui répète à maintes reprises lors de son arrestation “I can’t breathe” (Je ne peux pas respirer), Alicia, Patrisse et Opal se rendent sur place. Le mouvement prend alors de l’ampleur. 

Cette genèse en dit long sur Black Lives Matter. Alicia Garza ne peut ignorer les conditions d’exploitation de la communauté noire aux États-Unis. Elle se réclame d’ailleurs du marxisme et le mouvement scande haut et fort “Defund the police !” (Arrêtez de financer la police). D’après elle, l’argent qui va à la police doit aller aux communautés les plus précaires, notamment pour leur logement. Elle n’ignore pas non plus les violences de genre et l’invisibilisation médiatique des meurtres de femmes noires par des policiers blancs. C’est d’ailleurs tout le travail du collectif “Say Her Name”, qui comme les féministes mexicaines,  vise à mettre en avant les noms de ces femmes victimes de la police. Enfin, Alicia, féministe noire queer et juive, compagne d’une personne transgenre, ne met pas de coté les discriminations subies par la communauté LGBTQI+ et l’antisémitisme qui monte dans une Amérique de plus en plus décomplexée quand il s’agit de la haine d’autrui.  En permettant de saisir la “big picture”, le plus grand tableau, ce mouvement nous encourage, dans nos actions collectives, à tenir compte du contexte historique dans lequel on se place, à ne jamais faire fi de la réalité du terrain et à ne jamais rester cloisonné·es à une demande ou un mouvement social. Il invite donc les acteurs et les actrices de l’interreligieux à repenser leurs actions collectives et c’est justement ce qui s’est passé à Los Angeles. 

Los Angeles, l’interreligieux et l’interconvictionnel 2.0 

Une des innovations est peut-être à trouver dans l’usage de la spiritualité. La spiritualité est une partie intégrante du mouvement BLM. Hebah, chercheuse sur ce domaine, nous explique que les moyens d’actions du mouvement peuvent être très protéiformes. Certain·es vont faire des rituels pour honorer les morts par des libations, certain·es vont utiliser l’acupuncture ou encore des bougies pour se souvenir des disparu·es. Ici, le sacré n’est pas seulement un système de valeur personnel, mais est utilisé au sein des actions collectives. Sur le site internet de BLMLA (BLM Los Angeles) est écrit : “Black Lives Matter est bien plus qu’un mouvement de justice sociale et raciale, il est enraciné dans l’Esprit. Comme chaque itération réussie de la lutte pour la liberté des Noir·es, Black Lives Matter puise profondément dans la spiritualité et le chemin forgé par nos plus puissant·es Ancêtres. […] La résistance sacrée est un effort interconvictionnel qui utilise des outils et des pratiques spirituelles pour faire avancer la justice.” Ainsi, le concept de “résistance sacrée » est au cœur de la philosophie du mouvement. Peut-être que l’interreligieux peut s’inspirer de ces formes novatrices d’actions ou peut-être pas. En tous cas, elles invitent fortement à réinventer au quotidien notre manière d’agir ensemble pour la société. 

Le concept de “résistance sacrée” s’incarne d’ailleurs parfaitement dans les actions de Cue, pasteur à Los Angeles. Cue est un ex-rappeur qui a connu son heure de gloire avec le groupe des College Boyz. (On vous invite d’ailleurs à écouter sa musique !) En regardant le film Malcom X, il est saisi par la radicalité de ce personnage, sa foi et son engagement. Il se sent alors appelé à être pasteur et crée quelques années plus tard, l’Église Sans Murs, une église pour les personnes sans-abri à Los Angeles. Il s’investit dans le mouvement interreligieux CLUE, où différent·es dirigeant·es religieux et religieuses accompagnent des travailleurs et travailleuses précaires pour l’augmentation de leur salaire. L’interreligieux se met alors au service d’une cause sociale. Il dépasse le dialogue pour devenir un levier en faveur de la justice sociale. Chaque leader religieux mobilise sa communauté pour les plus précaires, non pas dans son coin mais les un·es avec les autres. Les actions réalisées, comme les manifestations, se font en partenariat avec les syndicats sur des mobilisations très spécifiques. La veille de notre entretien, Cue était d’ailleurs dans la rue pour défendre le droit des femmes de chambre latinos, payées un salaire de misère. Le pasteur devient en 2013 un membre du mouvement Black Lives Matter Los Angeles aux côtés de Melina Abdullah et d’autres activistes. Il se rend compte que le levier interreligieux peut permettre de mobiliser de plus en plus personnes. Alors, il co-fonde l’organisation “Clergy for Black Lives” à Los Angeles, qui rassemble différentes communautés, avec pour ambition non pas de réformer le système policier aux États-Unis mais de l’abolir. Demander l’abolition, c’est agir pour que toutes les formes de violences prennent fin, c’est tendre vers un idéal, une utopie non-violente qui anime les activistes et les incite à l’action. 

Black Lives Matter, un mouvement qui n’agit pas seul 

Cue collabore aussi avec d’autres associations comme “Black Jewish Justice Alliance” (BJJA) en tant que facilitateur. Ensemble, ils ont réussi à créer une commission étatique qui surveille les actions de la police de Los Angeles. “C’est à ce jour la seule qui fait correctement le boulot.” nous explique Cue. Il nous rappelle que la collaboration entre ces deux minorités remonte au mouvement des droits civiques. Martin Luther King et Joachim Prinz, rabbin allemand arrivé en 1939 aux Etats-Unis, étaient allés ensemble rencontrer le président Kennedy lors de la marche à Washington en 1963. Joachim Prinz a d’ailleurs donné un très beau discours juste avant le célèbre discours de King sur “I have a dream”, nommé  : “Silence” : 

“Lorsque j’étais le rabbin de la communauté juive de Berlin sous le régime hitlérien, j’ai appris beaucoup de choses. La chose la plus importante que j’ai apprise dans ces circonstances tragiques est que le sectarisme et la haine ne sont pas « le problème le plus urgent ». Le problème le plus urgent, le plus déshonorant, le plus honteux et le plus tragique est le silence. Un grand peuple qui avait créé une grande civilisation était devenu une nation de spectateurs silencieux. Ils sont restés silencieux face à la haine, face à la brutalité et face au meurtre de masse. L’Amérique ne doit pas devenir une nation de spectateurs. L’ Amérique ne doit pas rester silencieuse. Pas seulement l’Amérique noire, mais toute l’Amérique. Elle doit parler et agir, du président au plus humble d’entre nous, et pas pour le bien du Noir, pas pour le bien de la communauté noire, mais pour le bien de l’image, de l’idée et de l’aspiration de l’Amérique elle-même.”

Le discours de Joachim rappelle bien que la raison pour sortir du silence ne doit pas être pour une communauté, ou pour des personnes, mais pour nos valeurs communes et l’aspiration collective d’un peuple à la liberté. L’interreligieux 2.0, celui qui est en germe avec ce discours, celui de Cue à Los Angeles, permet alors de ne plus penser les individus côte à côte mais bien de les penser en mouvement vers un plus grand bien commun. 

Joachim utilise d’ailleurs dans son discours le terme « voisin ». Il affirme que “Ce n’est pas un terme géographique. C’est un concept moral. Il signifie notre responsabilité collective pour la préservation de la dignité et de l’intégrité de l’homme.” Cette notion de “voisin” rejoint bien les propos d’Angela Davis, célèbre militante anarchiste noire du mouvement des droits civiques : « Mon engagement, comme pour tant d’autres gens ordinaires devenus légendaires, consiste à faire savoir aux autres qu’ils ne sont pas seuls.” Alors, comment être de bons voisin·e·s au sens moral du terme ? 

Comment être de bons voisin·e·s ?

Nous sommes parties à la rencontre d’organisations interreligieuses pour comprendre leur point de vue sur le mouvement BLM et savoir si elles s’étaient engagées pour le droit des personnes noires aux États-Unis en tant que “voisin·e·s”. Les réponses ont été très différentes et ce mouvement a suscité de nombreux débats au sein des structures. 

Certaines ont décidé de ne pas s’exprimer sur la question de Black Lives Matter. Larry, d’Arizona Interfaith Movement, nous explique que l’association ne se positionne pas sur des sujets politiques afin de rassembler le plus de personnes différentes. L’organisation  prône seulement la “règle d’or”, le respect de la dignité de chacun·e, mais ne s’exprime jamais sur des sujets de société. Cette neutralité stratégique permet de garder une grande diversité politique et de rassembler un maximum de monde dans une société américaine qui se polarise entre démocrates et républicain·es. L’association compte à l’heure actuelle 6 000 membres dans l’Etat d’Arizona, ce qui est assez important. Cependant, elle nous interroge du point de vue des droits humains et on se demande si ce silence ne correspond pas à celui tant condamné par Joachim Prinz. 

D’autres associations ont décidé de prendre le temps de la réflexion. Docteure Lois Sprague, à la tête du Guibord Center à Los Angeles, raconte que, pendant un an après la mort de George Floyd,  les activités du centre se sont concentrées sur l’analyse des discriminations que subissent les personnes noires. L’organisation a auditionné les personnes concernées, des activistes et des chercheurs et chercheuses. Le centre a ensuite mis en place des actions de dialogue entre des individus de différentes confessions afin de les sensibiliser à la question. Être un·e bon·ne voisin·e, c’est peut-être tout d’abord chercher à comprendre l’autre, son vécu et ses difficultés, prendre conscience que derrière chaque expérience intime, se cache des phénomènes sociaux plus profonds. 

Enfin, d’autres organisations se sont directement investis au côté du mouvement comme InterFaith Youth Core (IFYC). L’association, créée en 2007, est un mouvement interconvictionnel de jeunesse qui agit sur les campus universitaires aux États-Unis. Dès la création du mouvement #BlackLivesMatter, IFYC a créé le programme « We are each other’s » pour que chaque jeune puisse devenir un·e leader interconvictionnel·le contre le racisme envers les personnes noires et agisse sur le terrain. Ce programme est composé de différents outils et ressources (vidéos, écrits, sons) et est nourri tous les mois par les équipes pédagogiques d’IFYC. De nombreux débats sont organisés sur des thèmes tels que « Un an après le meurtre de George Floyd : Comment l’interreligieux pour les personnes noires peut donner de l’espoir à l’Amérique ? ». Ici, être un·e bon·ne voisin·e revient à agir pour et aux côtés des personnes noires victimes de racisme et de violence. La prise de position et l’action sont alors des impératifs moraux.

Conclusion 

L’outil interreligieux du mouvement Black Lives Matter et en faveur de ce mouvement nous aide à dépasser l’écueil d’un mouvement purement identitaire. Il aide à former des coalitions,  à faire entendre la voix des plus sujets aux violences, des plus vulnérables. Il le fait, au nom du sacré, en utilisant les “outils du sacré” pour rassembler et fédérer. L’interreligieux et l’interconvictionnel 2.0 permettent alors de décloisonner les frontières symboliques qui existent entre les communautés américaines, de tendre vers des idéaux communs à tous, de sortir de ce que Pierre Bourdieu appelle les  “cécités croisées”, les oeillères que chaque camp, que chaque point de vue a dans un débat face à l’autre. C’est finalement tout l’enseignement d’Angela Davis quand elle écrit : “Je pense que nous devons chercher à créer des stratégies de coalition qui vont au-delà des lignes raciales.“. 

Sources : 

Belles critiques du mouvement qui peuvent nous aider :

  • La gauche cannibale, un syndrome universitaire https://www.monde-diplomatique.fr/2019/08/FANTASIA/60136
  • Impasses des politiques identitaires : https://www.monde-diplomatique.fr/2021/01/BEAUD/62661
  • Michael Walzer et Astrid Von Busekist, Penser la justice, Albin Michel, coll. « Itinéraires du savoir », Paris, 2020. : Il explique notamment l’échec du mouvement antiraciste américain par le manque de coalition au-delà des frontières raciales.
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