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JournalSaison 4

La grande vadrouille

Life is what happens when we’re making other plans

Avant de partir pour le tour du monde, j’avais un mur dans mes toilettes à Paris avec plein de cartes postales de citations. ll y en a une qui était « Life is what happens when we’re making other plans » et j’ai enfin compris tout son sens avec la journée qu’on vient de vivre.

Cette journée avait un objectif : rencontrer le père Ilarion au monastère orthodoxe de Draganac. Une journaliste nous en a parlé il y a quelques jours comme un personnage incontournable du dialogue interreligieux au Kosovo : c’est une figure très reconnue en Serbie, qui a contribué à sauver des serbes et des albanais dans son monastère pendant la guerre, qui parle albanais et travaille aujourd’hui à la reconciliation entre les communautés. On n’avait pas eu de réponses aux mails qu’on lui avait envoyés, on a donc décidé d’aller directement sur place pour le rencontrer.

En voiture dans la cage à poule !

Le bus en partance de Pristina était supposé nous déposer à 20 minutes à pieds du monastère, mais voilà : il se trouve dans une zone à majorité serbe, et le chauffeur a finalement décidé de ne pas s’y rendre et nous a donc déposé au milieu de nulle part, en pleine campagne. A peine descendus du bus, on a certainement dû sembler très perdus puisque deux hommes qui passaient par là nous ont approché pour proposer de l’aide. Ils allaient dans la même direction que nous, et ont offert de nous emmener à mi-chemin vers Draganac. Petite surprise : notre carrosse était en fait une grosse cage à poules, accrochée à l’arrière de leur voiture. Ils avaient deux enfants, qui ont sauté sur l’occasion de faire un concours de grimace avec nous. Un bon fou-rire et quelques bleus plus tard, ils nous ont aidé à descendre devant un restaurant perdu en pleine campagne : « Nous on est albanais, on précise. Ici, vous êtes à la limite avec la zone serbe, maintenant à vous d’aller où vous voulez ».

On s’est dit qu’on ne devait plus être très loin du monastère, et on a décidé d’entrer dans les restaurant pour demander notre chemin. Devant la porte, on a rencontré un couple de français qui fait le tour d’Europe à vélo, et échangé un bon moment avec eux : on a passé en revue les bons plans de la région, les galères de transport et les anecdotes de voyage. Puis on s‘est souvenus qu’il fallait quand même trouver notre route : on a demandé au gérant du restaurant qui passait par là, et immédiatement il a proposé de nous emmener en voiture. On était partis avant même que les français aient remonté sur leur vélo ! Le gérant du restaurant nous a déposé dans une autre zone un peu étrange : des champs et des montagnes à perte de vue tout autour de nous, mais une petite mosquée du XVIIIème siècle, les ruines d’une cathédrale, et un café ultra moderne rassemblés sur la même parcelle. Des soldats hongrois de la KAFOR, une mission de l’OTAN, étaient attablés en train de prendre un café et on a un peu discuté avec eux. On s’est attablés une petite demie heure pour réfléchir à la suite du chemin, et on en a profité pour demander conseil à la serveuse. C’est la qu’on a rencontré Faik.

Papi Faik

Faik c’est la troisième personne de la journée qui nous a tendu la main. Il a compris qu’on voulait aller au monastère de Draganac, même s’il ne parlait pas anglais du tout, et il a proposé de nous emmener. On a accepté tout en pensant qu’on n’était plus très loin : on s’est encore trompés et on a passé presque une heure en voiture avec Faik, sur des petites routes cabossées qui étaient plutôt des chemins. À un moment, il s’est arrêté en pleine route, au milieu de nulle part : il voulait nous cueillir des mûres. Je ne sais pas comment décrire l’effet que ce petit geste a eu sur nous. On était déjà émotifs, très touchés par toute la solidarité dont avaient fait preuve les personnes rencontrées dans la matinée. Mais Faik, avec ses yeux rieurs et son air tendre, sa casquette sur la tête et ses mûres dans la main, c’était une cascade d’émotions. Encore une fois, sans la capacité de s’exprimer dans une langue commune, on a pu vivre un moment de communication vraie, d’humanité pure, qui nous gonflent le cœur. Avec Faik, on a rigolé, on a chanté, on a partagé tellement plus qu’avec des mots.

Sur la route, on a compris que pour lui les serbes sont des bandits mais qu’il a quand même des amis serbes. Que la guerre l’a marqué mais qu’il accepte quand même de conduire 4 jeunes dans un monastère orthodoxe tout en récitant quelques versets du Coran à Floraine. Qu’il est albanais mais qu’il maîtrise parfaitement le serbe, et surtout qu’il accepte de le parler (contrairement a beaucoup de personnes de sa génération). Faik résume a lui seul la complexité des relations nuancées entre les gens au Kosovo, et l’hospitalité sans limite de la population des Balkans, en particulier dans les zones rurales.

Un chaton sous la vigne

Enfin arrivés au monastère de Draganac, on a été saisis par la beauté du lieu. Le père Ilarion était bien là, et il nous a accueillis sur une table en bois à l’ombre sous une vigne. Il y avait un petit chaton qui dormait sur des coussins. Le père n’avait pas le temps de faire un vrai entretien avec nous parce qu’il devait partir pour un concert, mais il nous a proposé de le rejoindre demain à Decani pour la messe. En attendant, il a quand même passé un quart d’heure avec nous à discuter de sa vision de l’interreligieux, et nous a offert un bon verre de vin monténégrin. Faik est resté avec nous tout le temps, a siroter son verre de vin, sans comprendre la discussion mais sans avoir l’air de s’ennuyer non plus. Il attendait pour pouvoir nous ramener là où on aurait un bus direct pour Pristina.

Dans le bus du retour, on rêvasse en écoutant de la musique. On est encore tout émus de ces rencontres, et on commence à mesurer la chance qu’on a de pouvoir vivre des journées comme aujourd’hui. Pendant notre année de préparation, les anciens d’InterFaith Tour nous ont tous prévenu : “votre tour du monde ne ressemblera jamais à ce que vous imaginez”. J’avais bien anticipé que les porteurs de projets de paix allaient me faire grandir, mais je n’étais pas préparée à toutes les rencontres qui entourent notre travail, et à l’effet qu’elles auraient sur moi.

Adèle

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