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JournalSaison 4

La journée du pardon

Ce matin, nous retrouvons Assaad dans un petit café de Beyrouth. Au programme, ce sera petit jus de fruits et grande histoire.

Assaad

Assaad est le fondateur de Fighters for Peace : une ONG qui organise devant des jeunes des témoignages croisés d’anciens combattants de différents bords de la guerre civile libanaise. Lui, il était numéro 2 des renseignements pour les chrétiens maronites de l’armée. Il nous raconte comment il a été élevé dans les préjugés sur les musulmans, comment sa haine a grandi avec l’évolution du contexte politique, comment il n’a pas hésité à prendre les armes. Il nous raconte la guerre, les exécutions qu’il n’a pas hésité à ordonner, les tentatives d’assassinat contre lui, l’exil. Enfin, il nous raconte la reconstruction, comment il a fui le silence pendant des années pour ne pas être face à son passé, puis comment un jour il a fini par se regarder « comme dans un miroir » : « j’ai vu un monstre, avec du sang sur les mains ».

C’est grâce à l’accompagnement de l’ONG « Initiatives of change » qu’Assaad s’est lancé dans cette démarche de pardon : il est ensuite devenu l’un des premiers combattants à publier une lettre ouverte à ses victimes et à son pays. Mais un jour, son fils est rentré de l’école en lui disant qu’un de ses copains trouvait qu’il avait toujours envie de vomir en passant devant les mosquées. Assaad a reconnu les préjugés et les mensonges qui avaient bercé son enfance et l’avaient mené à la guerre, alors il a décidé de faire plus pour les jeunes et c’est comme ça qu’il a fondé Fighters for Peace. Aujourd’hui il se déplace avec des vétérans musulmans dans les écoles non-mixtes du Liban pour adresser la radicalisation et le repli, il utilise le théâtre et encourage la parole pour insister sur les aspects négatifs de la guerre et prévenir sa répétition.

En l’écoutant, on sent qu’Assaad a l’habitude de témoigner mais son histoire ne perd rien en sincérité et en force. Je suis émue parce que je sens qu’elle a le pouvoir de toucher tout le monde, y compris ceux qui ne sont pas spontanément d’accord avec l’injonction à l’ouverture et à la coexistence. Assaad a grandi dans la haine mais il en est revenu, il pardonne et demande pardon, quel espoir pour tous ceux qui ont encore peur de la différence aujourd’hui ! Nous quittons Assaad très émus de son témoignage, et certains qu’on le reverra un jour.

Pour nous remettre de nos émotions, nous cherchons un bon chawarma (pour changer). Nous retrouvons le même comptoir que le premier jour : la boucle est bouclée ! Mais maintenant on connait tous les noms des plats libanais, on n’a pas le même mal à commander : 3 chichtaouk et du labneh, et un sandwich aux aubergines pour Floraine (qui a décidément moins de mal à être végétarienne au Liban que dans les pays précédents).

Soulaa

Pour notre rendez-vous de l’après-midi, changement total de décor : nous retrouvons Soulaa sur le rooftop d’un hôtel 4 étoiles, en plein centre de Beyrouth. Avec nos shorts, nos gros sacs et notre odeur de voyageurs, on détonne un peu dans le hall mais on est bien contents de cette pause-luxe. Soulaa a participé à la création du « Jardin du pardon », dans une place centrale de la ville entourée de 3 mosquées et 3 églises. C’est le seul lieu de mémoire qui rassemble tous les bords de la guerre civile. Le premier olivier y a été planté par 3 femmes : une Libanaise ayant perdu son mari dans la guerre civile, une Américaine ayant perdu son mari pendant les attentats du 11 septembre et une Irakienne ayant perdu son mari pendant la guerre. Depuis, d’autres arbres ont été plantés par des vétérans du Liban : Assaad nous a raconté le matin-même avoir mis en terre un olivier avec un ancien combattant musulman. Une fois par an, des centaines de personnes s’y réunissent pour écrire sur des papiers tout ce qu’ils ont à pardonner et l’accrocher aux branches des arbres. Ceux qui veulent sont également accompagnés toute l’année dans des ateliers qui les aident à adresser leurs syndromes post-traumatiques et à progresser vers le pardon. Depuis le toit de l’hôtel, Soulaa nous montre le jardin en travaux et nous raconte son histoire.

Elle nous invite au restaurant du rez-de-chaussée : même si nous avons déja mangé, nous avons très envie de découvrir la cuisine de cet hôtel donc nous voilà partis pour un deuxième déjeuner ! Soulaa est artiste/réalisatrice très engagée dans le vivre-ensemble : elle nous parle de ses projets passés et futurs, de ses milliers de voyages, de ses rencontres, de sa vie dans 7 pays différents. Je suis émerveillée par la liberté de cette femme : elle est incroyablement charismatique, pleine d’anecdotes et de surprises. Son projet pour l’année 2020 nous fait rêver : elle lance une caravane itinérante d’artistes, qui partira du Liban pour parcourir le monde. L’ambition est qu’elle soit rejointe en cours de route par des artistes de tous horizons engagés dans un même processus de co-création. On essaiera de les croiser pendant notre tournée de France, ce serait vraiment un beau symbole !

En sortant, Abderrahim va prier à la grande mosquée pendant que nous faisons quelques images du jardin du pardon. Nous rentrons chez Léa travailler et prendre notre 4e repas de la journée.

Avant aujourd’hui, je ne croyais pas entièrement au « pardon » : pour moi c’était quelque chose de violent à demander à ceux qui ont connu le pire, et je ne pensais pas qu’on pouvait tout pardonner. Ce soir je ne sais plus, j’ai été un peu ébranlée dans cet avis par nos deux rencontres de la journée, et il va falloir que j’y réfléchisse. Prendre le temps de digérer nos rencontres, de questionner nos opinions à la lumière de leurs histoires : c’est aussi ça InterFaith Tour.

Adèle

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