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ArticleSaison 4

Panama (s04e15)

Bienvenue au Panama, le seul pays d’Amérique latine de notre tour du monde !

Le Panama et les Etats-Unis

Le Panama est un pays qui occupe une place très particulière en Amérique Latine. Sa population est très diverse ethniquement, issue à la fois de l’héritage colonial espagnol, de l’esclavage et des nombreux étrangers venus du monde entier pour y passer. Le Panama est historiquement un pays de transit, pour les personnes, les marchandises, et même les animaux et les espèces naturelles. C’est à la fois dû à son fameux canal, et à ses liens particuliers avec les Etats-Unis. En effet, le Panama a connu un très faible développement pendant la colonisation espagnole, il est resté une zone très rurale attachée à la Colombie. Cependant, il a par la suite occupé un rôle prépondérant dans le développement de chemins de fer de l’Ouest Américain, et dans la ruée vers l’or si caractéristique de l’histoire des Etats-Unis. Ce nouveau partenaire a été d’un grand soutien dans le processus d’indépendance du Panama, et a en échange obtenu la souveraineté du canal et un droit d’ingérence permanent dans les affaires du pays. Les Etats-Unis ont installé des bases militaires à proximité du canal, qui servaient à lancer des opérations extérieures contre les gouvernements socialistes en Amérique Latine, et à réprimer les mouvements de protestation panaméens. Ils développent même à Fort Gulick « l’École des Amériques », qui a formé la plupart des militaires à l’instigation de coup d’États anti-communistes sur le continent.

Progressivement, ce statut particulier des Etats-Unis va être vécu comme une forme d’ingérence trop lourde à porter pour une partie de la population, qui a souhaité marquer son indépendance. Le 9 janvier 1964, des étudiants ont souhaité faire flotter le drapeau panaméen à côté du drapeau américain sur le canal : le conflit qui a résulté de leur action a donné lieu à la mort de 21 panaméens et 4 soldats américains, et l’évènement reste aujourd’hui commémoré nationalement sous le nom de « jour des martyrs ». En 1989, le président Manuel Noriega déclare l’état de guerre contre les Etats-Unis après avoir déjoué plusieurs coups d’état organisés par l’administration de Georges H.W. Bush. Pendant près d’un mois, les forces étasuniennes envahissent le Panama sous le nom de l’opération « Just Cause ». Cet événement reste traumatique dans l’histoire du pays, beaucoup de références y sont faites sur les murs de la ville de Panama. Après des années de négociations sur la scène internationale, la souveraineté du canal est rendue au Panama en 1999. Aujourd’hui encore, le rapport des panaméens aux Etats-Unis est compliqué, appesanti par des années d’histoires d’ingérence. C’est ce qui explique peut être en partie la difficulté pour l’État du Panama de construire sa propre histoire nationale, qui n’est pour le moment presque pas enseignée dans les classes.

Diversité et coexistence religieuse au Panama

Le Panama est un pays à très grande majorité chrétienne, ce qui est rappelé dans la Constitution. Cela n’empêche pas l’État de préserver la liberté religieuse pour toutes les minorités présentes sur son territoire, et nous avons senti que les relations entre les différentes communautés présentes à la ville de Panama étaient très amicales. Des liens forts sont tissés entre les responsables religieux, qui se font ressentir également dans le rapport qu’entretiennent les fidèles chrétiens, juifs et musulmans entre eux. Nous avons eu la chance de rencontrer le rabbin Gustavo, qui nous a raconté l’histoire du Comité Interreligieux du Panama, en action depuis presque 20 ans. Il a été crée à la suite des attentats du 11 septembre contre le World Trade Center aux USA, dans une volonté de rappeler que la religion n’est pas qu’un outil aux mains de groupes radicaux mais également un espace de dialogue. Depuis sa création, les responsables religieux chrétiens, juifs et musulmans se réunissent régulièrement pour construire une relation de confiance qui puisse inspirer un rapprochement de leurs communautés respectives. Cette relation a entraîné la mise en place de différentes actions en commun, comme l’organisation d’un concert interreligieux, réunissant les chorales de la synagogue et de l’église qui ont chanté en hébreu et en latin, puis ont présenté une performance ensemble. Les communautés juive et catholique ont monté en commun un programme de banque alimentaire, qui permet d’apporter des petits déjeuners aux familles en situation de précarité. Le comité interreligieux joue un rôle auprès de diverses organisations internationales, telles que religions for peace, ou les rassemblements de l’église catholique d’Amérique Centrale. 

Le Comité Interreligieux de Panama a été particulièrement médiatisé pendant les Journées Mondiales de la Jeunesse, organisées dans le pays en 2019. La communauté catholique de la ville de Panama s’apprêtait à recevoir plus d’1 million de pèlerins. L’organisation logistique de l’événement était donc très compliquée, et les communautés juives et musulmanes sont venues prêter main forte à leurs amis chrétiens. La synagogue de Panama a reçu une cinquantaine de pèlerins pendant une semaine, et les médias nationaux et internationaux ont couvert l’événement, mettant en lumière l’hospitalité interreligieuse qui régnait pendant les Journées Mondiales de la Jeunesse.  Nous avons assisté à la projection d’un documentaire sur cette expérience, qui a permis aux pèlerins et aux juifs de la synagogue d’échanger quotidiennement, de partager à la fois des moments de complicité informelle et des instants de dialogue et d’échanges sur leurs similarités et leurs différences. « Mes 4 grands-parents ont fuit la Pologne à cause de l’antisémitisme ambiant, c’est pour ça que je suis au Panama. Et pourtant aujourd’hui je suis fier de recevoir des pèlerins catholiques majoritairement polonais dans ma synagogue, et d’avoir l’opportunité d’échanger avec eux. C’est grâce au climat panaméen dans lequel j’ai grandi, et aux liens que j’entretiens depuis des années, comme rabbin, avec mes amis des autres communautés religieuses ici que je parviens à gérer cette situation qui aurait été impensable pour mes grands-mères» nous a partagé le rabbin Gustavo. Pendant les Journées Mondiales de la Jeunesse, la communauté musulmane s’est également distinguée pour ses actions de solidarité interreligieuse. Les fidèles de la mosquée de Jama ont aménagé un centre d’hydratation pour offrir de l’eau, une zone d’ombre et un sourire aux milliers de pèlerins chrétiens subissant la chaleur du Panama. La communauté musulmane a également cuisiné de nombreux plats pour les participants au festival.

Lors de notre séjour au Panama, une semaine évènementielle était organisée en l’honneur du premier anniversaire des JMJ de 2019. À cette occasion, nous avons assisté à un tournoi interreligieux de football : la Copa de la Paz. Les trois communautés participantes (juive, musulmane, catholique) ont chacune désigné un responsable du projet, en charge d’inscrire des jeunes motivés. Ces jeunes ont ensuite été répartis dans des équipes mixtes sur le plan des religions. Le tournoi comportait différentes catégories d’âge, 6-9 ans, 10-13 ans, 14-18 ans, et de genre, garçons et filles. Les équipes ont été nommées en l’honneur de certaines valeurs défendues par toutes les religions, « humilité », « solidarité », « respect »… et coachées par de jeunes bénévoles volontaires pour la journée. Nous avons pu constater que les enfants étaient timides au début de la journée, et n’avaient pas l’envie de se mélanger. Mais après le premier match, dans le cadre d’une défaite comme d’une victoire, ils ont commencé à échanger sur leurs performances, à devenir des équipes et à s’entrainer ensemble. À la fin de la journée, nous avons saisi des conversations informelles sur leurs religions respectives, qui ont montré que la Copa de la Paz avait atteint ses objectifs de dialogue.

Les communautés indigènes du Panama

Le Panama est la terre de 7 communautés indigènes différentes. Elles souffrent souvent d’une méconnaissance : on parle souvent des « communautés indigènes » comme d’un seul ensemble, comme si elles n’avaient pas de spécificités propres. On leur attache souvent des projections, comme celle du « bon sauvage », celle de groupes sous-développés vivant en harmonie avec la nature, de populations non-éduquées en rupture totale avec les conceptions modernes du progrès. Au Panama, nous avons découvert une réalité bien plus complexe.

Les Gunas sont le premier peuple au monde à avoir obtenu légalement un « territoire autochtone », sur lequel ils sont souverains, au sein d’un Etat. Très protecteurs de leur identité culturelle et religieuse, ils sont particulièrement difficiles à connaître sur le plan spirituel, mais ont su gagner une place non négligeable sur la scène internationale. Pour affirmer leur position auprès de l’Etat panaméen, ils ont fait alliance avec des puissances étrangères telles que les États-Unis. Ils ont également su se saisir de thématiques à l’agenda international, telles que l’écologie ou la justice climatique, pour obtenir une voix auprès des Nations Unies. Leur artisanat traditionnel est la mola, une forme de tissage très coloré qui fait aujourd’hui partie intégrante du patrimoine panaméen. C’est une véritable industrie, qui a permis au peuple Guna de démontrer sa puissance lors d’une affaire qui l’a opposé à la firme américaine Nike. L’entreprise avait choisi un motif de mola pour commercialiser une paire de baskets : il a suffi aux responsables indigènes de mener deux conférences de presse relayées dans le monde entier, dénonçant l’appropriation culturelle et le non-respect de leur propriété intellectuelle,  pour faire plier une des entreprises les plus puissantes du monde.

Les Emberas de Piriati n’ont pas les mêmes conditions de vie. Ils ont été déplacés par l’Etat qui a construit un lac artificiel sur leur territoire. Ils luttent aujourd’hui pour préserver leur identité, contre les tentatives d’assimilation de l’Etat panaméen, les atteintes à leur mode de vie et les stratégies de conversion, notamment portées par l’Eglise évangéliste. Nous avons eu la chance de passer deux jours dans leur village, auprès d’une famille qui nous a partagé ses doutes et ses aspirations. Les Emberas ont la sensation de vivre dans un monde qui ne leur correspond pas, de devoir perdre une partie de leur identité profonde pour correspondre à un cadre qui leur est imposé de l’extérieur. Ils vivent traditionnellement dans des habitats ouverts, sans murs, en contact constant avec leur environnement naturel : l’Etat leur impose aujourd’hui de petits bungalows en béton, très étroits et peu lumineux, dans lesquels ils se sentent enfermés. Beaucoup de jeunes se désintéressent de plus en plus de leurs traditions, n’apprennent plus leur langue, et ambitionnent de quitter la communauté pour rejoindre les grandes villes du Panama, ou pour épouser des non-Emberas. C’est une grande source d’inquiétude pour une partie des autochtones, qui cherchent aujourd’hui à faire valoir économiquement leur savoir-faire artisanaux et agricoles pour subsister sans perdre leur identité.

Les autres peuples autochtones du Panama, tels que les Ngöbe-Buglé, sont dans une situation de précarité encore plus grande que les Emberas. Ce sont des communautés très reculées, souvent exploitées dans les champs, qui souffrent de malnutrition de d’épidémies du VIH.

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Le Panama est une terre de contraste. C’est un paradis fiscal et un pays de jungles et de forêts, un Etat très ouvert au dialogue interreligieux mais discriminant les communautés indigènes, un pays encore extrêmement influencé par les Etats-Unis et très désireux de construire une identité propre. Ces paradoxes se reflètent notamment dans son patrimoine et son artisanat, que nous avons adoré découvrir.

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