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JournalSaison 4

Rusudan

Aujourd’hui, c’est une journée dont on va se souvenir très longtemps. Pas parce qu’on a goûté de nouvelles spécialités géorgiennes ou découvert encore un quartier de Tbilissi, pas non plus parce qu’on a écrit une vidéo ou bu des super milkshakes, mais surtout parce que c’est le jour où on a rencontré Rusudan.

Rusudan est pasteure de l’église protestante baptiste de Tbilissi. Nous sommes allés la rencontrer, intrigués notamment par l’influence de cette femme, une responsable religieuse (c’est assez peu courant pour être noté) dont on nous avait beaucoup parlé. Nous avons assisté à la fin du culte, où elle officiait dans son habit violet. Elle nous a reconnu et nous a souri, puis est venue nous rejoindre pour nous faire visiter son église.

La cathédrale de la paix

L’ église ne paie vraiment pas de mine de l’extérieur : c’est un petit bâtiment blanc très simple et bas de plafond. Pourtant, elle a un titre impressionnant : c’est la « cathédrale de la paix ». En effet, la communauté baptiste a utilisé l’espace pour accueillir des réfugiés tchétchènes dans les années 90. C’est ce qui a permis aux fidèles de tisser des liens forts avec d’autres communautés religieuses, notamment musulmanes : en logeant des familles entières de réfugiés, ils ont découvert leurs pratiques, leur culture et leurs croyances. Alors, la communauté a décidé d’aller plus loin.

Quand Rusudan nous a fait traverser une petite porte, sur le côté droit de l’autel, nous sommes entrés dans une pièce en travaux :  » Ici, nous allons faire une mosquée » nous a-t-elle annoncé, « et de l’autre côté, il y aura une synagogue« . Nous sommes restés ébahis. C’est le seul bâtiment dans le monde entier qui réunit sous un même toit des lieux de cultes destinés à différentes religions (avec la House of One, actuellement en construction à Berlin). Nous avons posé des questions, notamment sur l’avancée des travaux et Rusudan nous a répondu avec le sourire « ça pourrait aller plus vite, mais on a décidé de demander aux musulmans de financer la synagogue et aux juifs de financer la mosquée, alors forcément c’est un peu plus long mais ça avance ! » À ce moment-là, nous avons senti que nous allions faire une rencontre très particulière.

Face aux féminicides et discriminations des LGBTQI+ en Géorgie

C’est très compliqué de résumer en article l’entretien que nous avons mené avec Rusudan. Je ne vais pas m’étendre sur les actions interreligieuses incroyables qu’elle mène avec des jeunes, dans des camps de vacances, des clubs de théâtre, des groupes de danse ou des concours photos. Je ne vais pas non plus décrire en détail sa relation avec d’autres responsables religieux, sunnites, chiites, catholiques, juifs, yézidis ou orthodoxes qu’elle invite régulièrement à officier où chanter dans son église, et qui sont tous venus prier avec elle à l’enterrement de sa mère.

Mais je crois que ce qui m’a le plus marqué, c’est la manière dont elle s’engage contre les féminicides et les violences faites aux femmes, et contre les discriminations envers la communauté LGBTQI+. En Géorgie, ce sont des problèmes extrêmement présents dans la société et malheureusement les leaders religieux ne prennent pas leurs responsabilités dans ces luttes. « L’année la plus terrible en termes de féminicides pour la Géorgie, j’attendais un message clair de l’église orthodoxe. Ils ont fait leur communiqué de Noël sur le fait que les femmes doivent laver les pieds de leurs maris. Cette même année. Je ne peux pas me taire là dessus, c’est trop grave » nous a dit Rusudan. Elle s’engage dans la lutte pour l’éducation sur ces questions, elle en parle dans son église et dans les médias, elle veut faire comprendre que les institutions religieuses ne peuvent pas, à ses yeux, tolérer ce type de violences.

Elle va même plus loin : après le lynchage publique de manifestants LGBTQI+ en 2013, elle a organisé un service religieux pour une jeune femme transgenre qui n’avait pas eu droit à des funérailles. « Au départ je pensais simplement envoyer un message politique. Mais toute la journée, des membres de la communauté LGBT sont venus s’asseoir et pleurer dans l’église. J’ai compris que le problème était bien plus grand que ce que j’imaginais« . Les responsables de l’église baptiste ont communiqué sur le fait que toutes les formes de diversités étaient une richesse, qu’elles soient religieuses, ethniques, culturelles ou sexuelles. Ça a provoqué un schisme au sein de leur église, mais ils ont eu le courage de tenir cette position.

Il faut savoir que depuis notre départ, nous avons interrogé plusieurs responsables religieux sur ces questions, dans différents pays…et chaque fois les réponses étaient faibles, au mieux diplomatiques et au pire discriminatoires. J’avoue que j’ai cru profondément que c’était la limite de l’engagement interreligieux ou religieux pour l’avancée des questions sociales, j’ai même pensé que la confiance dans une institution religieuse était peut être incompatible avec la reconnaissance pleine et entière de la liberté d’orientation sexuelle. Rusudan a fait voler mes préjugés en éclat. Je sais que sa position est très minoritaire parmi les responsables religieux, mais au moins maintenant je sais qu’elle existe. J’ai envie de parler d’elle à tous mes amis croyants qui sont mal a l’aise avec la position de leurs institutions sur ces questions, et à tous mes amis non-croyants qui pensent que les religions seront toujours au service d’une vision patriarcale et réactionnaire de la société.

L’humilité de Rusudan

Rusudan m’a énormément émue, parce que sa conception de l’autre, sous toutes ses formes, est profondément révolutionnaire. Elle a la démarche d’ouverture a la différence la plus active, la plus sincère, et surtout la plus humble que j’ai vu de ma vie. Quand nous lui avons demandé si elle pensait que le dialogue avec les non-croyants était important, elle nous a répondu « Je crois qu’il est temps que les croyants descendent un peu de leur condescendance envers les athées ou les agnostique : nous avons tellement à apprendre de leur spiritualité et de leur conception différente de l’univers. Moi je suis admirative de ceux qui s’engagent pour une cause sans croire en dieu, parce que rien de ce qu’ils font n’est motivé par la peur d’une représailles divines mais seulement par la conviction que ce qu’ils font est juste« .

Encore une fois, nous avons posé cette question à tout le monde depuis notre départ, mais nous n’avons jamais entendu de réponse aussi positive. Moi, la « non-croyante » du groupe, j’ai maintenant l’habitude d’entendre que les gens comme moi sont vaguement tolérés dans le dialogue « parce qu’ils sont aussi des créatures de Dieu », qu’ils sont acceptés en tant qu’humain mais pas en tant que personne spirituelle pouvant apporter quelque chose à la discussion, j’ai même entendu que je refusais de nourrir mon esprit et que j’étais contre-nature. C’est la première fois que j’entends un responsable religieux dire qu’il voudrait apprendre de ma spiritualité, entrer dans une démarche active de compréhension de ma vision du monde, et je dois dire que ça fait du bien.

L’humilité de Rusudan est aussi sensible dans son rapport à la jeunesse : elle pense que sa génération doit tout apprendre de la suivante, que les jeunes ont l’opportunité de révolutionner les relations humaines parce qu’eux aussi ont une compréhension du monde différente de la sienne.

Une rencontre spirituelle

Nous avons eu besoin d’un moment à quatre en sortant de ce rendez-vous, pour en discuter et partager notre expérience. J’ai hâte que vous puissiez entendre ce que les autres en ont pensé, parce que c’est l’une des fois où nos convictions respectives ont le plus influencé notre lecture d’un événement. Moi, j’ai eu la sensation de vivre une expérience hautement spirituelle en rencontrant Rusudan, comme si l’Empathie avec un grand E était incarnée dans cette femme avec son habit violet. J’ai vu chez elle ce que l’humanité a de plus courageux et de plus sensible, et aujourd’hui ma vision du monde est encore un petit peu plus optimiste, parce que je sais qu’il y a des gens comme elle, et qu’ils ont des enfants qu’ils éduquent et des fidèles qu’ils influencent.

J’arrête là ce roman. Ce n’est pas un carnet de bord classique, mais ça reflète aussi notre expérience parce que parfois, une rencontre éclipse tout le reste de notre journée et prend tellement de place qu’elle devient la seule chose qui vaille la peine d’être racontée. Si un jour vous passez par la Géorgie, ne manquez pas d’aller voir Rusudan dans sa cathédrale de la paix.

Adèle

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